Pourquoi les Français n’ont rien à craindre de l’immigration
   

JUSTIN E.E. SMITH


Un Américain enseignant la philosophie dans une université parisienne s'étonne de trouver en France un discours politique et intellectuel sur les dangers de l’immigration. Il livre son témoignage en tant qu'"étranger privilégié".


 
Scène de rue dans le quartier de la Goutte d'or à Paris (Miguel Medina/AFP)
 
Scène de rue dans le quartier de la Goutte d'or à Paris (Miguel Medina/AFP)AFP

 On peut difficilement passer plus d’une journée en France sans entendre quelqu’un affirmer que les minorités ethniques constituent le plus gros problème du pays et que la présence d’immigrés compromet l’identité même de la France. Une conviction généralement exprimée sans aucunement tenir compte de la responsabilité historique du pays, en tant que puissance coloniale, pour la présence d’anciens sujets de ses colonies en métropole, et sans vouloir admettre que la France sera dorénavant une mosaïque ethnique, et qu’il revient autant aux Français qu’aux immigrés de faire en sorte que cette diversité fonctionne.



Depuis un an, je vois constamment de jeunes Noirs se faire interpeller et contrôler à la gare du Nord – pratique qui, contrairement à ce qui se passe à New York, ne soulève ici pratiquement aucun débat. “J’espère que vous êtes bien vacciné, m’a lancé un chauffeur de taxi en passant par un quartier noir. Maintenant, il n’y a plus besoin d’aller en Afrique pour attraper une maladie tropicale.” 


"La France n’existe plus"


A propos des minorités ethniques vivant dans la capitale, des Français que je ne connaissais pas m’ont à plusieurs reprises fait remarquer : “Ce n’est plus la France. La France n’existe plus.” Il y a derrière pratiquement tous les échanges sociaux le présupposé permanent que l’on peut établir une division claire et significative entre les individus qui composent la vraie France et les imposteurs.

En tant qu’Américain enseignant dans une université canadienne, je suis arrivé ici en 2012 pour prendre un poste dans une université française à Paris. J’observais depuis longtemps avec un intérêt modéré l’histoire, la culture et la vie politique françaises, mais je n’étais jamais resté très longtemps dans le pays et, lors de mes précédents séjours, je n’avais jamais prêté attention aux profonds clivages qui marquent ici tant d’aspects du quotidien. Lorsque des inconnus inquiets du destin de leur pays s’adressent à moi, je m’efforce de répondre patiemment.

Mon accent américain ne leur échappe pas mais ne suffit pas à les décourager, car j’appartiens à une autre catégorie d’étranger : je ne suis pas perçu comme un “immigré” mais plutôt comme un “expatrié”, venu de son propre gré pour des raisons probablement futiles, et non par nécessité économique ou pour assurer ma survie ou ma liberté. Cette distinction n’est pas simplement un préjugé de l’homme de la rue : elle est inscrite jusque dans la procédure des bureaux français de l’immigration, où doivent se rendre tous les étrangers pour obtenir leur carte de séjour, mais où les Maliens et les Congolais sont dirigés vers une pièce, et les Américains et les Suédois vers une autre.



Présomption d’égalité


Pour les premiers, la procédure a des allures de mise en quarantaine et l’attitude des fonctionnaires s’apparente à celle de gardiens de prison ; pour les seconds, un passage au bureau de l’immigration ressemble davantage à une cérémonie d’accueil et tout, dans nos échanges avec les fonctionnaires, évoque une présomption d’égalité. L’égalité est bien entendu l’un des principes fondateurs de la République française, et pourtant les critiques de la philosophie des Lumières, qui est à la base de la Révolution, savent depuis longtemps qu’il y a deux poids deux mesures : lorsque l’on parle d’égalité, soulignent-ils, il est entendu qu’elle ne vaut qu’entre égaux.

 

Pendant le plus clair de l’histoire de la République française, la ligne de démarcation entre égaux et inégaux a été déterminée par la dynamique de l’empire colonial. En France continentale, l’égalité était en principe absolue, mais dans les colonies, c’était une valeur qu’il fallait cultiver : pour être pleinement considéré comme un égal, un sujet des colonies devait démontrer par ses mœurs et ses goûts qu’il incarnait parfaitement l’identité française. 



Avec la contraction de l’empire et la réorientation du nationalisme français vers une logique non plus territoriale mais culturelle, la distinction entre égal et inégal est passée de l’échelle mondiale au niveau local. Les francophones du monde entier ont alors commencé à affluer en métropole, avec le statut non plus de sujets coloniaux mais de simples étrangers. 



Le fait que ces sujets inégaux se soient établis en France est bien entendu étroitement lié à l’héritage historique de l’impérialisme français : ce n’est pas par caprice que les Africains francophones choisissent de venir en France, mais parce qu’une longue tradition a imposé la culture française dans leur pays d’origine. Je suis devenu philosophe en grande partie parce que, comme bien d’autres, j’imaginais que cela me permettrait de m’élever au-dessus du marais trouble de l’attachement local, de la loyauté ethnique et provinciale et d’étreindre le monde dans son ensemble, d’être un vrai cosmopolite.

Une xénophobie alimentée
 

L’histoire montre pourtant que, par leur éducation philosophique, bon nombre de philosophes finissent par s’attacher plus encore à leur identité nationale ou ethnique. Cette tendance semble particulièrement répandue dans l’Europe d’aujourd’hui, et plus encore en France. Beaucoup d’Américains imaginent que la philosophie française est dominée par des penseurs abscons comme Jacques Derrida, qui s’était fait une réputation de séduire d’innocents disciples par des proclamations en forme de koan.Mais une sous-espèce bien plus dangereuse du philosophe français est l’“intellectuel public”, dont les déclarations, par l’intermédiaire des médias français, sont parfaitement compréhensibles, d’une simplicité confinant au simplisme, et souvent totalement irresponsables. 



Prenez par exemple le philosophe autoproclamé Alain Finkielkraut qui, dans son dernier livre à succès, L’Identité malheureuse, affirme tout de go que l’immigration détruit l’identité culturelle française. Il déplore le “métissage” de la France – terme souvent repris par l’extrême droite dans ses slogans, au sens de “bâtardisation”. L’auteur, dont le père était un immigré polonais et rescapé d’Auschwitz, et qui tout au long de sa carrière a fait la part belle à ce qu’il appelle le “devoir de mémoire”, prétend défendre les valeurs des “Français de souche”. Il alimente ainsi la xénophobie qui sévit en France et qui a été exacerbée, ici comme dans d’autres pays d’Europe, par le climat d’incertitude économique. 



Qu’est-ce qui peut bien justifier cette distinction entre expatriés et immigrés, ou les difficultés réservées à ces derniers lorsqu’ils tentent de s’établir dans un nouveau pays ? Les Européens nativistes, comme Finkielkraut, disent souvent craindre d’être “envahis” par un groupe ethnique issu de pays ou de régions économiquement désavantagées. La plupart d’entre nous peuvent s’accorder à dire que, même s’il n’existe aucun droit absolu à préserver la pureté de sa culture, il y a tout au moins un véritable avantage à vivre parmi des gens qui partagent beaucoup de valeurs et traditions communes.



Il y aurait par exemple quelque chose à perdre si en Islande une vague massive d’immigration débouchait sur un changement démographique si radical que les Islandais se retrouvaient en minorité dans ce pays insulaire jusqu’alors homogène – et cela constituerait une perte pour le pays lui-même comme pour ceux d’entre nous qui, sans y vivre, tiennent à ce que nous pourrions assimiler à l’équivalent culturel de la biodiversité.



Or, rien qui ressemble de près ou de loin à un bouleversement d’une telle ampleur ne se produit en Europe, pas même dans les pays qui ont connu la plus forte immigration, comme la France et la Grande-Bretagne. Outre l’avantage réel qu’il y a à vivre parmi des gens qui partagent nos valeurs et traditions, il y a aussi ce que le philosophe Michael Dummet définit dans son important ouvrage On Immigration and Refugees [De l’immigration et des réfugiés] comme le droit de vivre en citoyen de première classe. Ce droit, précise-t-il, dépend en partie de la conduite d’un Etat, et en partie du comportement de son peuple.



Que le droit des immigrés à être des citoyens de première classe s’oppose ou pas au droit des premiers habitants à la préservation culturelle repose largement sur la politique de l’Etat et sur l’opinion publique. Même si le nombre d’immigrés en Europe était beaucoup plus élevé, ce serait une illusion de supposer que les immigrés mènent un effort concerté pour modifier le caractère du pays dans lequel ils sont venus. Parler d’“occupation” ou d’“invasion” est analogue, et correspondrait en fait bien plus justement au mouvement initial des Etats Européens dans leurs anciennes colonies, mouvement qui, une fois de plus, représente un facteur crucial dans les tendances et schémas migratoires actuels vers l’Europe. 



L’immigration en Europe, tout comme par exemple dans le sud-ouest des Etats-Unis ou à l’intérieur de l’ex-Union soviétique, est dictée par des rapports historiques profonds et des schémas d’échanges entre les pays d’origine des immigrés – dans le cas de la France, surtout l’Afrique du Nord et la Françafrique subsaharienne – et les lieux de destination.



Politiques migratoires


Depuis la fin de la Renaissance, l’Europe entretient des échanges permanents – humains, financiers, matériels et culturels – avec la sphère extra-européenne et pourtant, quelques siècles après la grande expansion mondiale de la fin du XVe siècle, un mythe s’est installé dans toute l’Europe, qui voudrait que les nations européennes se constituent entièrement de l’intérieur, que leurs cultures soient le fruit du terroir et soient inscrites depuis la nuit des temps sur un bout de terre immuable. 



C’est cette conception de la constitution d’une nation qui a mené à la fracture fondamentale qui distingue aujourd’hui encore la politique migratoire européenne de celle des Etats-Unis. L’approche américaine de l’immigration est arrimée à des circonstances historiques liées à l’appropriation d’un continent, et c’est cette même histoire d’appropriation qui continue à induire un sentiment de honte chez la plupart des Euro-Américains qui pourraient autrement être tentés de se présenter comme des indigènes.



L’Amérique doit reconnaître son identité hybride et construite, puisque les seuls qui puissent raisonnablement prétendre au statut d’indigènes sont ceux-là mêmes que cette nouvelle identité visait à déplacer. Mais en Europe, aucun déplacement de ce type n’intervient dans la mémoire historique : les Européens peuvent plus facilement s’imaginer être leurs propres indigènes et, par là même, imaginer l’impact démographique du monde extra-européen sur le continent comme le signe avant-coureur d’un hypothétique déplacement total. L’angoisse nativiste des Européens repose sur des valeurs que l’on ne saurait railler ou balayer d’un revers de main. 



L’exaltation du terroir


Elles ne sont pas totalement étrangères aux divers mouvements visant à défendre les traditions locales : l’exaltation du terroir et du “slow food”, la suspicion à l’égard des multinationales. Mais comme la vénérée tomate et tant d’autres produits de diverses cuisines européennes, l’identité culturelle européenne est également le résultat de très anciens réseaux d’échanges internationaux. Depuis des siècles, ces réseaux servent surtout à l’enrichissement de l’Europe au détriment du reste du monde, et c’est ce déséquilibre qui explique en grande partie les schémas migratoires actuels. L’Europe n’a jamais été autonome et le rôle qu’elle a tenu dans le monde l’a certes enrichie mais lui a aussi légué une responsabilité unique envers l’immense partie de la planète dont elle a tiré sa prospérité. 



J’observe la situation actuelle à partir d’une position privilégiée, en ma qualité d’étranger à part : je ne suis pas de ceux que l’on soupçonne d’être venus pour consommer des ressources et menacer une tradition, mais plutôt de ceux qui sont censés célébrer ces traditions et acquiescer passivement aux sentiments des indigènes. Le privilège, pour moi, ne tient pas simplement au fait que je ne suis pas la cible de discrimination, mais aussi au fait que je suis capable d’apprendre beaucoup de choses auxquelles je n’aurais pas accès si j’avais un autre type d’accent ou une peau plus foncée. Et même si ce que j’entends dans les rues est décourageant, ce n’est en réalité qu’un écho du discours de la classe politique et de supposés intellectuels, qui préfèrent imputer l’instabilité du présent et l’incertitude de l’avenir aux membres les plus impuissants de la société française.



Justin E. E. Smith enseigne l’histoire et la philosophie à l’université Paris Diderot (Paris 7).

JUSTIN E.E. SMITH

     
 

Source: 

 

Courrier international

 
     

     
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